Il y a des journées vraiment particulières, aujourd’hui est une de celles-ci, assurément.
Un jour fondateur, le premier jour d’une affirmation de soi, un soi collectif et fier.
« Gwadloup sé tan nou, sé pa ta yo », cette phrase fait couler des litres d’encre sur son sens réel, supposé, inavoué, revendiqué… peu importe ! On la décrypte suivant la place où l’on se situe, moi je la considère nécessaire et juste ! «yo » n’est pas en soi forcément le blanc, c’est le terme générique de l’exploiteur, du paternaliste, de l’arrogant (oui…c’est souvent le blanc) mais ce n’est pas une revendication raciale d’appartenance à la Guadeloupe, c’est une légitime exigence de respect et d’équité sociale. « yo » englobe tout ce qui empêche, tout ce qui restreint, tout ce qui abaisse.
Quant au « nou », nul n’empêche quiconque de s’y joindre : des « z’oreilles » exploités, il y en a ici et pas qu’un peu. La différence se situe dans le choix d’être ici parce que c’est - croit-on - la vie de rêve et le gain facile et puis on peut repartir si ça va mal. Combien sont ici depuis des années et vivent leurs relations sociales hors travail en vase fermé ? Certes, ceux-là doivent se sentir visés par le « yo » ! Tant pis, ils ont eux-mêmes rapetissé leur humanité…
Aujourd’hui est donc jour de deuil, c’est
à dire jour de fête ! L’île accompagne et porte en
terre son enfant, son camarade, son symbole. Une mort criminelle et absurde est devenue
sens. Jacques Bino, syndicaliste et membre du groupe culturel et carnavalesque aussi éminent qu’engagé Akiyo, rassemble à Petit-Canal, son petit
village natal, une marée humaine incommensurable pour une veillée et des obsèques dignes d’un grand du monde.
Il est des coïncidences qui renforcent la symbolique : Petit-Canal est un lieu spécifique méconnu des touristes : c’est ici que débarquaient les esclaves, c’est ici que chaque marche grimpant vers l’église porte le nom d’une tribu d’Afrique ayant contribué dans l’horreur au peuplement de la colonie. Sur la dernière marche - celle d’en haut - est gravé le mot « Liberté », les guadeloupéens aspirent désormais à y lire Egalité et Fraternité…
Le gymnase du village voit confluer une
foule gigantesque vêtue de noir et de blanc mais les visages sont noirs, tous ! Sauf les nôtres et ceux des journalistes présents qui, du coup, nous sautent dessus en s’interrogeant sur
notre présence… ! Ainsi donc les convictions auraient une couleur ? J’ai honte pour ceux que malgré moi je représente, c’est à pleurer ! Pourtant il y a nombre de métros conscients
des disparités, beaucoup d’enseignants il est
vrai, où sont-ils ? Ils n’ont rien compris ? Nous allons reprocher aux antillais de mener
un combat racial alors que ce sont les blancs qui s’excluent du paysage ??
Il est déjà 15 h, voici Elie Domota, le charismatique leader du mouvement LKP - collectif de syndicats et d’associations - lui-même responsable du syndicat très à gauche et très indépendantiste UGTG. Il est étonnamment encadré par un service de sécurité interne aussi important que peu amène, un vrai chef d’état ! Impression étrange !
Quelques minutes plus tard, seule et à tel point qu’il a fallu qu’elle me frôle pour que je la remarque, Ségolène Royal. Je suis étonnée du caractère anodin de son arrivée, elle s’installe dans le gymnase où se déroule l’office pour une heure encore mélangeant oraisons, chants, ka, discours revendicatifs et témoignages.
Et puis, la sortie du cercueil sous une haie d’honneur de fleurs, de chants enjoués bien que funèbres, encore rythmés par le son du ka et du lambi. Et comme d’un seul homme, les poings levés de cette houle humaine se tendent en un mouvement digne et émouvant.
Oui, ce fut une journée particulière.
Cerise sur le gâteau ce matin, goutte d’eau qui fait déborder ma colère… Les seuls commentaires que peut énoncer le Parti socialiste, mon parti…, de la bouche de sa première secrétaire, en substance la présence de Ségolène en Guadeloupe et ses propos n’engagent pas le Parti … Bravo, Martine !! C’est bien dommage que cela n’engage pas le Parti, parce qu’il est engagé où le Parti, il dit quoi le Parti pendant qu’ici se mène un combat, un vrai, un qui devrait nous trouver aux avant-postes ? On converse des heures durant, en réunions de section, au pire sur la place des virgules, au mieux sur des concepts grandiloquents avant de retourner à nos réalités confortables et quand de véritables enjeux nous éblouissent, fondements de nos engagements, on se contente du service minimum, d’un petit communiqué au pseudo vibrato d’indignation… avec un lapsus en prime !! J’espère pour toi Martine et pour notre honneur, que peu l’ont remarqué, tu as de la chance, peu nous écoutent !! Et on ose parler de récupération !! Ségolène est là, seule sur ce terrain, où se passe quelque chose, loin de Solférino (la faute à qui ?) alors évidemment, on la remarque ! J’ai vu aujourd’hui les reportages sur la manifestation parisienne de soutien au mouvement, ou bien mes lunettes me font défaut, ou bien la presse est aveugle…ou bien comme souvent, nous brillions par notre modestie !! Pourtant ça se passait bien en France… métropolitaine, hein Martine ?
Allez, une fois encore nous passerons à côté de l’histoire qui se déroule ! Ce n’est pas grave, la honte se boit sans soif dans notre cher Parti … A la nôtre, camarade !
Christiane Bélotti-Maridat
Petit-Canal, le 22 février 2009
Le Moule, le 23 février 2009
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